Au coeur de notre plaine thérapeutique de Kavumo

Une mission en juin 2019 pour évaluer la formation

Bukavu se situe à l’est de la RDC au Sud Kivu. Cette magnifique région au bord du lac est malheureusement en proie à des conflits armés depuis des décennies . Personne n’est épargné par ces conflits! Les femmes, les enfants et même les bébés arrivent chaque jour plus nombreux à l’hôpital de Panzi. Le Docteur Mukwege soigne, répare, sans relâche, ces petits corps meurtris.

Si la prise en charge holistique des femmes victimes de violences sexuelles est bien implantée à Panzi, les enfants sont quant à eux obligés de retourner dans leur village dès la fin des soins. Les mamans ou personnes accompagnantes ne peuvent se permettre de ne pas être auprès de leurs nombreux enfants restés au village, qu’elles nourrissent grâce au dollars cinquante péniblement gagné au champ chaque jour.

De retour chez elles, les petites filles font rapidement l’objet de rumeurs, elles sont stigmatisées, rejetées par la communauté. Elles n’iront plus ou peu à l’école et souffriront au quotidien de la culpabilité d’être victime.

Les symptômes de stress post traumatique sont de plus en plus marqués, visibles. Les petites filles sont anxieuses, font des cauchemars, régressent dans leur développement, présentent des troubles de comportement, les parents ne savent plus quoi en faire et finissent par les rejeter aussi.

Inquiet le Docteur Mukwege s’interroge sur le devenir de ces petites victimes et fait appel à l’ASBL les enfants de Panzi pour organiser la prise en charge psychosociale de ces petites victimes et des  familles touchées par ce drame.

`C’est en janvier 2015 que la Professeure De Keyser arrive à Panzi pour la première fois afin de rencontrer les différents intervenants, de mieux comprendre les besoins et d’organiser la prise en charge décentralisée des enfants victimes de violences sexuelles de moins de 10 ans. Il apparait comme une évidence qu’il faut laisser les enfants dans leur milieu et de former une équipe congolaise pour une prise en charge pérenne. La thérapie par le jeu s’impose d’elle-même vu le nombre d’enfants à prendre en charge, leur âge et le contexte culturel. L’association les Enfants de Panzi et d’Ailleurs est fondée en octobre 2015 et comprend des psychologues et des psychothérapeutes belges, dont certains proviennent de l’Université de Liège et sont prêts à s’engager dans ce travail humanitaire

Se reposant sur la structure solide de la Fondation Panzi, l’équipe belge de l’ASBL renforce les capacités de l’équipe de psychologue  congolais au cours de chaque mission. C’est tous les 3 mois que le Prof Véronique De Keyser, Présidente de l’asbl et Cathleen de Kerchove sa Directrice générale, se rendent en République Démocratique du Congo, à la Fondation Panzi. Elles y retrouvent l’équipe congolaise composée d’1 coordinatrice psychologue, de 2 psychologues et de 2 assistantes psychosociales. Ces rencontres sont l’occasion de former l’équipe au protocole précis de la prise en charge psychologique des enfants victimes de violences sexuelles et d’évaluer ce qui est mis en place sur le terrain.

Cette rencontre régulière entre les équipes est essentielle, elle permet à l’équipe congolaise d’affiner ses connaissances, de présenter des cas cliniques et de se sentir épaulée, soutenue dans ce difficile travail de terrain. L’équipe belge quant à elle, comprend mieux les difficultés du terrain, les différents enjeux, apprend à connaitre chaque enfant, suit l’évolution de chacun, rectifie les approches thérapeutiques si nécessaire et continue de renforcer les capacités de l’équipe locale. Ce lien se poursuit en Belgique grâce à une supervision régulière par Skype

A l’hôpital Panzi nous visitons les enfants opérés par le Docteur Mukwege, nous apportons un peu de réconfort aux bébés et aux mamans hospitalisées, presque toutes dans des conditions de survie économique. Tous les jours des bébés naissent, souvent trop tôt à cause des conditions de vie. Le service de  néonatologie accueille ces tout petits, les soigne et leur donne la force de vivre. Les infirmières soutiennent les mères (si )désemparées. Certains enfants sont nés d’un viol, nous croisons les mères meurtries par la violence des actes commis sur elles. Tous les cas nous interpellent et nous touchent ! Aujourd’hui, c’est la petite Noëlla que nous présente l’infirmière qui retient notre attention. Elle a juste 2 semaines, sa maman est décédée pendant l’accouchement, son papa est introuvable, la famille aussi, que va-t-elle devenir ?

En ce mois de juin 2019, une nouvelle mission est en cours. Les objectifs sont multiples. Il s’agit de vérifier le bon déroulement des activités thérapeutiques lors des plaines de jeux, d’évaluer l’évolution des indices de développement positif pour chaque enfant qui participe aux plaines de jeux et de continuer la formation de l’équipe congolaise. Chaque jeu, inspiré des jeux locaux est organisé scrupuleusement en fonction des objectifs attendus.

Depuis 3 ans, le protocole strict de la méthode EPA est appliqué chaque mois lors des plaines de jeu thérapeutiques. Les thèmes abordés à travers le travail de clés thérapeutiques sont l’identité, l’attachement et le traumatisme. Ce n’est qu’après 2 années d’activités thérapeutiques destinées à renforcer l’enfant dans son estime de soi, son identité, sa corporalité, ses ressources internes et externes que le matériel traumatique peut être abordé. L’enfant peut alors plus sereinement travailler à se réapproprier son histoire traumatique, à lui donner un sens. Il peut ensuite se projeter dans le futur sans risque d’être en permanence rattrapé par les symptômes envahissants du trauma. C’est à ce moment que la première phase de l’approche thérapeutique de EPA est terminée.

Au cœur de notre plaine de jeu à Kavumo (Année 3)

Ce samedi, une plaine de jeu est organisée à Kavumo. Kavumo a malheureusement été le théâtre de viols massifs d’enfants entre 2013 et 2015 dûs à la présence dans la région d’une milice aux croyances obscures. Aujourd’hui, les auteurs sont pour la plupart en prison et les habitants se relèvent doucement de leur traumatisme. Les plaines de jeux thérapeutiques permettent à chaque fillette touchée par le traumatisme d’évoluer à son rythme dans un rituel qui lui est familier avec des personnes de confiance. Aujourd’hui les clés thérapeutiques qui sont plus particulièrement abordées sont l’identité, la sécurité, l’attachement et la libération du matériel traumatique.

Ouverture, le chant EPA

Ce chant d’ouverture et de fermeture est essentiel. Il marque l’appartenance de l’enfant à un groupe dans lequel il est aimé, accepté, en sécurité. Grâce aux activités et au groupe, l’enfant renforce son identité qui sera régulièrement validée et encouragée par le groupe. Le chant EPA a été créé par les enfants eux même. Ils ont travaillé ensemble pour trouver un rythme et des paroles. Il évoque le groupe, la force d’être ensemble, le trauma passé, la solidarité dans le malheur, le futur possible.

La méditation et la relaxation

L’enfant violé, traumatisé dans son intimité la plus profonde se coupe de son corps. Lorsqu’elle arrive à la plaine de jeu, la petite fille vient avec son histoire mais aussi son stress des dernières heures. Pour réguler l’énergie du groupe et aider les petites filles à reprendre contact avec leur corps, leurs émotions, la psychologue commence par une activité calme de reprise de contact avec soi à travers une courte méditation. Vient ensuite la relaxation de Jacobson avec ses successions de contractions et décontractions des différents muscles du corps qui permettent une prise de conscience des tensions éventuelles et des limites du corps.  C’est l’occasion d’un recentrage corporel. Cette activité plus dynamique prépare l’enfant à l’activité suivante.

Le Conte thérapeutique: l’histoire des petits chatons et du grand chien

Le conte thérapeutique créé par la psychologue en collaboration avec l’assistante psychosociale est inspiré des histoires des fillettes. Pour la plupart d’entre elles, le scénario du viol est le même. Kidnappées la nuit, emmenées dans un champ voisin, violées, elles sont  ramenées chez elles ensanglantées au petit matin. Des situations atroces qui hantent à jamais l’esprit de ces enfants. Le conte thérapeutique permet grâce à des personnages imaginaires de revoir leur histoire, de lui donner un sens et de modifier certains aspects de celle-ci. Une issue possible, une force éventuelle, une capacité de réaction permettra aux fillettes de faire jouer leur imagination par rapport à leur propre histoire. Le conte thérapeutique d’aujourd’hui raconte l’histoire d’un grand chien qui agresse des petits chatons sans défense. Une ruse habile imaginée par la maman et les chatons permettra de le faire fuir. Un happy end voulu qui permet aux petites filles d’éventuellement imaginer une fin différente à leur propre histoire. Après chaque activité thérapeutique, un temps de parole est organisé. C’est souvent un moment important, de partage, de résolution, de changement, d’évolution.

Fabrication d’un coussin « Doudou »

Parler du viol est difficile pour l’enfant. Il n’a pas toujours les mots, se sent coupable et n’arrive pas exprimer ce qu’il ressent car il s’est coupé de toute sensation, émotion pour sa survie. Le mutisme, l’absence, la dissociation sont des mécanisme de défense qui lui permettent de continuer à être. Le dessin est un des moyens utilisé par EPA pour amener l’enfant à l’expression libératoire de son traumatisme. Il est un espace transitionnel à travers lequel l’enfant peut exprimer l’intime.

Dans cette activité, la psychologue installe d’abord un espace de sécurité pour les fillettes. Ces dernières ont pour instruction de dessiner sur un petit carré de feutrine ce qui fait du bien, réconforte. Les petites filles choisissent les couleurs, les motifs, il s’agit d’une expression libre. Elles vont ensuite rembourrer ce carré de feutrine avec de la ouate et coudre  les bords. Elles ont alors un petit coussin doux avec de beaux motifs, sécurisant qui peut être amené à la maison et leur servir de refuge, de confident quand elles en ont besoin.

Les premiers dessins libres rendus par les fillettes les années précédentes étaient sombres, denses, représentant des attaques, des serpents, des cris, du sang. A présent ils sont teintés de couleur, de maisons, d’arbres, de fleurs et de scénettes de vie.

Nous avons remarqué durant cette dernière séance une belle collaboration entre les fillettes. Elles se parlaient, rigolaient, échangeaient les feutres, se montraient leurs créations. Reconnectées à elle-même, au groupe, elles se sont véritablement fortifiées dans leur identité.

Jeux dynamiques coopératifs

Les fillettes chantent, dansent ensemble, se mettent deux par deux, créent un pont sous lequel deux autres fillettes s’abritent et courent. Ces jeux favorisent l’esprit d’équipe, la solidarité, le vivre ensemble. Ils renforcent le sentiment de sécurité de chacune au sein du groupe, permettent de créer de nouvelles amitiés. C’est à travers ces interactions et  le regard des autres que les filles se socialisent et renforcent leur identité.

Le temps d’un repas ensemble

Les plaines de jeux se clôturent par le chant EPA juste après le moment de partage d’un repas équilibré. Pour beaucoup d’entre elles ce sera le seul repas du mois avec des protéines. Chaque fillette reçoit son assiette bien garnie, qu’elle avale en silence. Elles n’hésitent pas à partager leur ration si la voisine termine plus rapidement. C’est un moment de réconfort, de partage, de bonheur pour toutes les fillettes.

Les psychologues EPA vont aussi régulièrement à la rencontre des fillettes dans leur famille. C’est l’occasion de comprendre ce qui se passe pour l’enfant quand elle est chez elle dans son milieu, de faire de la psychoéducation si nécessaire et de soutenir les parents et la fratrie bien souvent aussi touché par le traumatisme. Les observations pour chaque enfant lors des plaines de jeux et des visites à domicile sont répertoriées dans un carnet d’évaluation qui permet d’avoir une image claire de l’évolution de chaque enfant.

EPA fait une vraie différence en RDC pour les fillettes de moins de 10 ans victimes de violence sexuelle et les fillettes nées du viol! Trois ans après le début du programme, la centaine de fillettes qui en bénéficie s’est métamorphosée et recommence à sourire. Mais ce n’est qu’une goutte d’eau dans la mer, quand on sait que depuis dix ans, une mineure violée par jour entre à l’hôpital de Panzi pour se faire soigner et aura besoin après d’un accompagnement psychologique. Sans quoi, les séquelles du traumatisme risquent de faire de sa vie une torture. Grâce à vos généreux dons, EPA pourra continuer la prise en charge des fillettes tant au niveau psychologique que pour leur scolarité et leurs soins de santé.

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