Du viol de guerre à sa banalisation quotidienne : une évolution inéluctable ?

3 mars 2017 – Centre Culturel de Woluwé St Pierre

Véronique De Keyser témoignait

Comment la violence passe-t-elle de la sphère politique, à la société toute entière et même à la famille – dernière cellule de sécurité- dans une indifférence générale ?

Au Sud Kivu, dans cette région limitrophe du Rwanda où les femmes et jeunes filles ont aussi payé un terrible tribut il y a 20 ans, les viols se poursuivent. Pire encore : depuis une dizaine d’années, les victimes sont de plus en plus jeunes, et dans certains villages martyrs, des épidémies de viols de bébés ont vu le jour. La régression d’une société qui voit ses tabous voler en éclat est une question terriblement préoccupante. Cette barbarie est-elle confinée à d’autres continents que l’Europe ou peut-elle nous atteindre ? La mémoire, pas si lointaine de la Shoah ou plus récemment encore de la guerre en ex-Yougoslavie fournit une réponse immédiate.

Au commencement, il y a la guerre et ses racines : économiques, politiques ou religieuses. Le viol massif des femmes est hélas un phénomène banal de guerre. Un adage dit – En temps de guerre on tue les hommes et on viole les femmes. Par vengeance, par pulsion sexuelle ou par volonté, à travers le corps de la femme, il s’agit de détruire une race ou une ethnie. Il y a mille exemples de ces débordements, comme celui des femmes allemandes violées en masse par les troupes russes à la chute de Berlin, ou celles qui se font violenter quotidiennement en Irak et en Syrie ces dernières années.

Au Rwanda, ce fut pire : les femmes étaient violées mais aussi massacrées. Les causes politiques du génocide sont connues. Mais on connait moins bien le corollaire congolais, c’est-à-dire la contamination de cette violence en RDC et notamment au Kivu. Réfugiés et rebelles se sont implantés de façon durable à la frontière congolaise et notamment à Bukavu. Ils y sont toujours et vivent de l’exploitation illégale des minerais. Ils violent et continuent à piller et à tuer. Et cet état de fait se prolonge aujourd’hui. Les massacres perpétrés lors des deux guerres qui ont embrasé la région et se sont en principe terminé par la signature de l’accord de paix de Pretoria en 2002, ont été minutieusement inventoriés dans un rapport de l’ONU rendu public en 2013 : le Rapport Mapping. C’est un catalogue de l’horreur. Ce rapport évoque notamment la perpétration de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité. Mais comme les acteurs impliqués dans ces crimes viennent de quasi tous les pays de l’Afrique de l’Est, leurs gouvernements font barrage à l’Onu pour que les noms des auteurs présumés soient biffés et qu’aucune suite judiciaire ne soit donnée au rapport.

C’est ce silence, cette omerta, qui fait que contrairement au génocide rwandais qui a été reconnu, jugé et sanctuarisé, les crimes commis en RDC et en particulier au Kivu sont dans une fosse commune de la mémoire, sans identité. Et les criminels n’ont jamais été jugés. L’impunité a prévalu et prévaut toujours. Il n’est pas étonnant dès lors que depuis 2002, qui signe la fin de la guerre, les viols continuent jusqu’à devenir endémique.

Le viol n’est plus un crime, c’est un fait, presque banal.

Il touche des générations de femmes : la grand mère, la mère, la fille et aujourd’hui son bébé, parfois à peine âgé de quelques mois. Le tabou du viol de l’enfant est tombé. C’est une épidémie. Et l’impunité persistante, tant pour le viol des femmes que des fillettes, l’entretient.

On trouve aujourd’hui différents modus operandi dans les viols d’enfants.

-Le premier est lié à des raids de milices et de bandes armées dans les villages, dans une sorte de stratégie de la terreur, de la terreur tout cour, mais aussi parfois pour déplacer des populations se trouvant sur des ressources minières convoitées. Dans ce cas, les femmes et les enfants qui n’ont pas réussi à fuir sont massacrés, parfois violés indistinctement. C’est une violence aveugle, et elle est devenue plus rare autour de Bukavu, alors qu’elle sévit sporadiquement dans le Nord Kivu et en particulier à Beni. Elle prend aujourd’hui dramatiquement racine au Kasaï.

– Le second est très sélectif. C’est celui que l’on trouve dans les trois villages mentionnés, Kavumo, Bunyakiri et Minova. Il semble lié à des croyances sur la puissance du sang virginal d’une fillette. Plus la petite fille est jeune, plus la ‘chance’ contenue dans ce sang est grande. Tant des milices rebelles que des forces régulières congolaises et la Monusco ont établi leurs quartiers dans les collines ou l’aéroport voisin. On parle avec insistance de trafic et de commandes de sang par des hauts gradés militaires. Le bébé serait « volé » pendant la nuit dans la case familiale, violé, puis rejeté ensanglanté devant la porte ou dans le champ à proximité. La famille est souvent monoparentale, ou avec un père absent à ce moment-là. Elle est toujours très pauvre. Le fait que l’enfant soit ramené et ne disparaisse pas, même s’il est mort, accréditerait la thèse d’un trafic. Celui qui a perpétré le crime doit prouver à son client que la commande est bien du sang de petite fille, et pas du sang de mouton, ou même de petit garçon ! Depuis la mise sous les verrous d’un député et de 50 hommes de sa milice suspectés d’avoir trempé dans des viols de femmes et des petites filles, il y a quelques mois, ce type de viol-là a quasi disparu à Kavumu. Ils ne sont aujourd’hui plus que 12 emprisonnés et la préparation et l’hypothèse d’un procès exemplaire, avec réparation,  s’éloigne mois après mois.

– Mais un troisième type de viol perdure et s’étend. C’est le viol banal. La fillette de trois ans chez elle, abusée chez elle par son voisin. La petite fille de quatre ans, qui rejoint ses parents aux champs à moins de 500 mètres du village. L’élève de maternelle violée par son instituteur. Des enfants qu’il est facile de maitriser, facile de faire taire, facile d’intimider et qui ne parleront pas ou dont le témoignage sera facilement discrédité. Il y a aussi toutes les petites filles qui doivent aider leur famille à survivre à n’importe quel prix et qu’on n’interrogera pas sur la manière dont elles ont gagné ce qu’elles rapportent à manger.

Transformer les victimes en survivantes

Cette colère, c’est celle qui continue à habiter le Docteur Denis Mukwege2. Ce devrait être la nôtre. La lutte contre l’impunité est une priorité. Le droit à la justice, à la réparation et à l’indemnisation en est la traduction, autant que l’accès à la formation et l’éducation, l’apprentissage d’un métier. Car la stigmatisation et la pauvreté guettent chacune d’entre elles. Violée, la femme est impure. Elle risque de se faire exclure de son foyer, de son école, de son village. Dans une société patriarcale où le rôle de la femme est avant tout d’être mère, le viol signe le glas de tout espoir. Par conséquent, au-delà des victimes, c’est la société congolaise qui doit être sensibilisée. Si après un viol, une fillette reste stérile, elle peut toujours s’épanouir dans une carrière, adopter des enfants, rayonner autour d’elle. Elle ne doit pas être obligée de se prostituer pour survivre. Le travail de l’hôpital et de la Fondation de Panzi pour transformer ces victimes en ‘survivantes ‘ est exemplaire. Panzi est un microcosme, avec de l’amour, des règles, de la confiance et un immense réservoir d’expertises qui viennent du monde entier. Car les grands acteurs scientifique et humanitaire de ce monde se côtoient dans cet hôpital cosmopolite ouvert à toutes les bonnes volontés.

Mais ces petites filles, qui seront probablement stériles vu leurs lésions, quelle sera leur vie de femme ? Contrairement aux survivantes, qui peuvent rester de six mois à un an à Panzi pour se réorienter dans la vie après ce traumatisme, les fillettes ne connaissent pas le même circuit hospitalier: dès qu’elles sont sur pied, elles rentrent au village avec leur mère. Et on perd leur trace.

La stigmatisation dans le village mais aussi intrafamiliale les guette et les menace. Un suivi s’impose pour eux, par le jeu, avec la famille et la communauté pour soigner les blessures psychologiques. Le mot d’ordre est de ne pas coller l’étiquette de malade à l’enfant et surtout pas de malade mental – ce qui conduirait trop facilement à le considérer comme un enfant sorcier. Il ne peut non plus être résumé à une ressource familiale que la famille pourrait exploiter. Dans cette économie de survie, la tentation est parfois grande de donner un coup de pouce au destin et de fermer les yeux sur certains prédateurs.

Peut-on éradiquer cette violence latente, qui se porte d’abord sur les femmes et les filles, mais qui ricoche sur chacun ? La tâche est immense. Malgré l’absence d’État de droit et d’institutions assurant du service de base, ce que Panzi a réussi, c’est à créer un microcosme très préservé, sécurisé. J’ai cité les ingrédients : l’amour, les soins, la formation, le renforcement des femmes et des filles, la lutte contre l’impunité en dépit d’un appareil judiciaire complètement atrophié.

On peut penser et espérer que celles qui sont passées par Panzi, les ‘survivantes’ seront actrices de leur vie et peut-être de leur société demain. Mais elles vont devoir retourner à la violence extérieure. Les fillettes que nous suivons dans l’association n’ont pas pu bénéficier du cocon Panzi. C’est donc au maintien d’un cordon ombilical rassurant avec Panzi qu’il faut travailler. Ces bébés martyrs gardent-ils un souvenir du traumatisme qu’ils ont subi ? La mamant d’une petite fille de trois ans, violée à l’âge de 18 mois et qui avait été opérée à Panzi raconte que sa fille elle pleure parfois parce qu’elle veut sa maman chérie. A l’hôpital, chaque patiente, petite ou grande, à une maman chérie de référence, une assistante sociale qui prend soin d’elle et l’accompagne dans toutes se démarches. La petite fille aujourd’hui veut la retrouver. C’est ce lien affectif dont elle se souvient – pas du viol, pas de l’intervention chirurgicale. Le mot est plus que touchant. Il montre qu’il existe des marges de liberté pour reconstruire un enfant. Ce bébé a capté un point d’accroche solide : la tendresse qui lui a été manifestée. Elle est allée au meilleur.

Au delà du cocon Panzi, c’est un retour à l’état de droit et à la norme sociale qui s’impose, ainsi qu’une justice sociale redistributive des richesses de la région. Denis Mukwege déclare que le Kivu est une bijouterie à ciel ouvert ou chacun se sert à pleines mains: c’est vrai. Et les commanditaires de ces pillages sont dans toutes les grandes places financières européennes, souvent à des places hautement respectables. Que Donald Trump veuille ne plus s‘embarrasser de traçabilité des minerais rares est un signe qui ne trompe pas. La loi américaine avait pourtant inspiré les Européens, qui voulaient répliquer pour les minerais, le processus de Kimberley – qui obligeait la traçabilité des diamants, dont l’exploitation illégale finançait les rebelles.

Une société violente, qui tolère la violence

Mais ces changements structurels, fondamentaux, ne suffisent pas. La réinsertion trop rapide d’enfants soldats au sein de la société, la circulation des drogues, la corruption généralisée, la criminalité rampante a profondément imprégné le tissu social sur fond de chômage endémique. Les bandes de jeunes désoeuvrés, complètement shootés, chevauchant des mobylettes pétaradantes, sèment la peur sur les artères défoncées de Bukavu. Et au bord du chemin, les femmes vendent à la pièce, de menus objets, des braises ou des fruits et légumes. Il est indigne pour un homme de s’abaisser à ce type de travaux. Chaque jour après l’école, les enfants partent aider leurs parents aux champs. Qui maintient un cap dans ce qui n’est plus un état de droit ? Les églises restent les seuls remparts à la barbarie mais nombreuses sont les sectes qui abusent de la crédulité des fidèles et leur soutirent jusqu’au dernier centime. Je parlais de l’amour d’une mère envers son enfant et ma coordinatrice m’a dit, avec l’assentiment des assistantes psychosociale : dès l’âge de trois ans, il n’y a plus d’amour. L’enfant doit se débrouiller, il devient une ressource. La famille, c’est l’exploitation. L’amour, c’est Dieu.

La violence à l’égard des femmes n’est pas une fatalité et elle touche tant les femmes fortes que les plus faibles. Elle ne surgit pourtant que lorsqu’elle est tolérée socialement, qu’on ferme les yeux sur elle, ou lorsqu’un conflit ou un chaos font sauter tous les interdits. La question de la norme sociale est capitale dans tout dispositif de prévention. C’est pourquoi la lutte contre l’impunité, le rempart législatif, revêt une telle importance. En Europe, la violence domestique est devenue, fort heureusement, un thème politique. C’est l’Espagne qui a été pionnière en la matière. Ce pays a développé, sous le gouvernement Zapatero, la tolérance zéro vis à vis de la violence faite aux femmes : répression exemplaire, mesures d’écartement pour les conjoints violents, éducation au respect des filles dans les écoles, campagnes publicitaires où des stars des stades de football détruisent l’image ‘virile’ de ceux qui brutalisent les femmes, etc.

Mais il n’y a pas que la norme. La reproduction de la violence n’est pas une fatalité, mais elle existe. Un enfant battu risque davantage de devenir un père ou une mère violente. En Europe comme en Afrique, une enfant violée peut se transformer en mère complice de la prostitution de ses propres enfants et les victimes, hantées par le souvenir, se changent trop souvent en bourreaux. Dans les zones de conflit, des enfants soldats, obligés parfois de supplicier leur famille- en RDC des jeunes garçons ont du violer leur mère devant ses proches avant de la tuer- sont des bombes à retardement pour les sociétés qui les ont produits. Reconstruire psychologiquement ceux qui ont trop souffert est une prophylaxie pour la société. C’est aussi redonner un sens au concept d’humanité.

La communauté internationale s’est faite la championne des droits de la femme et de l’enfant. Les prix Sakharov décernés par le Parlement européen chaque année en témoignent : Malala Yousafzai en 2013, Denis Mukwege en 2015, Nadia Murad Basee et Lamia Hafi Bachar en 2016.

Longtemps, le Sakharov, prix de la liberté d’expression et des droits de l’homme a été décerné à des hommes et des femmes politiques. Ainsi, Aung San Suu Kyi l’obtient en 1990, alors qu’elle est emprisonnée par la junte birmane à laquelle elle s’oppose. Elle ne recevra le prix que 23 ans plus tard, après sa libération. Mais en 2011 le printemps arabe éclate et avec lui, les premiers signes d’une intolérance islamique à l’égard des femmes –les conflits du Moyen Orient se dessinent, avec leurs nouvelles héroïnes. Dès 2011, deux femmes émergent dans les lauréats du prix Sakarov. Ce ne sont pas des politiques, mais des anonymes :  une jeune bloggeuse égyptienne, voilée, Asmaa Mahfouz et une syrienne qui vit dans la clandestinité dans son pays en guerre : Razan Zeitouneh. En 2013, Denis Mukwege reçoit son prix pour la reconstruction des femmes et des fillettes violées qu’il opère à l’Est du Congo : il dédie ce prix aux victimes. En 2014, une très jeune Pakistanaise Malala Yousafzai fait pleurer tout le Parlement européen. Auteur prodigue d’un blog sur les exactions commises par les talibans dans son école alors qu’elle n’avait pas dix ans, elle est exécutée à bout portant par un commando taliban d’une balle dans la tête. Mais elle survit miraculeusement et après des mois de réadaptation, revient sur la scène publique et porte son message haut et fort : Je veux l’éducation pour toutes les filles. Je veux l’éducation pour les enfants de tous les terroristes. Ceux qui avaient cru à une marionnette téléguidée par une famille peu scrupuleuse restent soufflés devant la détermination et le sang froid de celle qui est devenue une toute jeune adolescente. Elle obtiendra d’ailleurs, dans la même foulée le Prix Nobel de la Paix. Tout aussi émouvantes sont les deux très jeunes filles Yézédies, transformées en esclaves sexuelles par Daesch, et dont l’une a payé sa rebellion d’une défiguration au vitriol. Nadia Murad Basee, Lamia Hafi Bachar obtiennent le prix Sakharov en 2016. La même année, elles bouleversent, le Conseil des Droits de l’Homme et le Conseil de Sécurité de l’ONU. Ces femmes mises à l’honneur pour les blessures faites à leur corps, à leur dignité d’être humains, méritent amplement cet éclairage médiatique. Mais à chaque fois aussi elles ont reçu leur prix au nom de toutes leurs sœurs, inconnues, anonymes, violées, massacrées, disparues dans la violence qui embrase leur pays- ou la cécité volontaire des pays occidentaux où elles ont trouvé refuge. Car il y a aujourd’hui, dans les femmes et les enfants réfugiés qui ont tant de peine à trouver un accueil en Europe, des centaines et des milliers de Malala, de Narad, de Lamia

 

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